Bien-être et locus de contrôle

Avec mes collègues chercheurs (Rebecca Shankland, Ilios Kotsou, Marion Inigo, Evie Rosset et Christophe Leys), nous venons de faire une publication scientifique dans une revue internationale (Journal of Happiness Studies).

Nous avons développé une échelle pour mesurer les croyances de contrôle concernant le bien-être.

Est-ce que mon bien-être est sous mon contrôle,

ou sous le contrôle de facteurs extérieurs ?

Et comment cette croyance est-elle reliée au bien-être de la personne et à son engagement dans des activités source de bien-être ?

Ce qui nous intéresse n’est pas tant la réalité mais la représentation subjective de la personne.

Nous avons développé et validé une échelle pour mesurer cette croyance en réalisant 3 études. D’abord dans sa version française avec une étude exploratoire (sur 349 participants) puis une étude confirmatoire (sur 341 participants). Enfin, dans une dernière étude, nous l’avons traduite en anglais et validée sur une population anglophone (586 participants)

Pour consulter l’article gratuitement et dans sa totalité en anglais : c’est par ici

Locus de contrôle

Le locus de contrôle découle de la théorie de l’apprentissage social, proposée par Julian Rotter (1954).

Rotter observe que pour une même situation, des individus ont des attentes de contrôle très différentes. Certaines pensent n’avoir aucun contrôle sur la situation alors que d’autres pensent totalement le contraire.

Selon la théorie de Rotter, la probabilité de s’engager dans un comportement particulier dépend principalement de deux facteurs : l’attente de contrôle et la valeur du résultat.

  • L’attente de contrôle est l’estimation subjective que le résultat désiré va apparaître après une action donnée. (On ne fournit pas d’effort si on estime qu’on a aucune chance d’obtenir un résultat)
  • La valeur est à quel point le résultat est désirable et important pour la personne. (On n’engage pas d’effort si le résultat n’a pas de valeur à nos yeux)

Il généralise donc ces observations avec le concept de locus de contrôle.

Il distingue ainsi des individus avec un locus interne de contrôle (ce qui m’arrive dans la vie dépend de moi, de mes actions et de mes comportements) et ceux avec un locus externe (ce qui m’arrive dans la vie dépend de facteurs externes, comme le hasard, les comportements des autres…).

L’idée de l’article publié était d’appliquer ce concept de locus de contrôle au bien-être : Est-ce que mon bien-être est sous mon contrôle, ou sous le contrôle de facteurs extérieurs ?

Puis d’évaluer comment cette croyance est reliée au niveau de bien-être de la personne et à son engagement dans des activités source de bien-être.

Locus de contrôle appliqué au bien-être

Le concept de locus de contrôle appliqué au bien-être peut apporter une contribution importante à deux domaines : la psychologie positive et la promotion de la santé.

Ces deux domaines ont été développés suite à un changement de paradigme (Kobau et al.,2011).

La psychologie positive a changé le focus de l’étude de la pathologie vers l’étude du fonctionnement optimal, tandis que la promotion de la santé a mis l’accent sur la promotion de la santé globale et positive et pas uniquement la prévention des maladies.

Une nouvelle facette de la santé mentale positive

Le locus du bien-être peut être un concept utile pour évaluer la santé mentale positive.

Il s’inscrit pleinement dans la notion d’autonomisation (empowerment) promue par l’OMS (Nut-beam, 1998) qui est défini comme « un processus par lequel les individus acquièrent un plus grand contrôle sur décisions et actions affectant leur santé ».

En effet, le locus de bien-être combine à la fois la notion de contrôle et de santé positive.

Résultats de l’étude

  • Plus la personne pense que son bien-être est sous son influence :
    • Plus son niveau de bien-être est élevé (corrélation r = .43)
    • Moins elle présente des symptômes dépressifs (corrélation r=-.37).
    • Plus elle s’engage dans des activités sources de bien-être (sport, activités ayant du sens, activités agréables…) (corrélation r = .37)
    • Plus elle a tendance à faire les choses avec des motivations internes (faire les choses par plaisir ou par ce qu’elles ont du sens; corrélation respective r= .33 et r = .28) plutôt qu’externes (faire les choses par culpabilité, par pression sociale ou pour des résultats externes ; corrélation r =-.17)
    • Plus elle a tendance à ressentir de la gratitude (corrélation r = .30). C’est-à-dire qu’elle reconnait plus facilement la valeur de ce qu’elle recevoir de la part des autres. La personne interne n’est donc pas focalisée exclusivement sur elle-même.

Corrélation n’étant pas causalité, cette étude ne permet pas pour autant de trancher si une intervention visant à augmenter le locus interne permettrait d’augmenter le bien-être, la motivation interne etc… Ce serait une hypothèse à tester dans de futures études.

Perspectives

Je vous partage les prochaines perspectives stimulantes de recherches et d’utilisation pratiques de ce concept.

Une mesure de l’efficacité thérapeutique

Si le locus de bien-être peut être une facette de la santé mentale, alors il pourrait servir d’indicateur de l’efficacité des thérapies et des interventions de promotion du bien-être.

Après tout, l’objectif de ces interventions n’est pas simplement d’accroître le bien-être à court terme, mais bien de permettre aux individus de prendre conscience des ressources personnelles qu’ils peuvent activer par eux-mêmes en dehors des séances afin d’augmenter leur bien-être de manière durable et répétée.

En conséquence, une intervention efficace devrait augmenter le sentiment de contrôle sur son niveau de bien-être. Sinon, l’intervention pourrait être considérée comme une rustine externe temporaire et l’individu ne se sentirait pas capable de maintenir les effets après l’intervention.

Si à la fin d’une thérapie, l’état des patients s’améliore alors que locus de bien-être interne reste faible, cela peut indiquer que le patient n’a pas encore pleinement identifier ou internaliser le processus et les pratiques qu’il peut réutiliser pour influencer son niveau de bien-être.

L’autonomisation des patients étant à la fois une préoccupation éthique et un objectif final (Gerger et al., 2020; Nutbeam, 1998). Cette échelle pourrait également être utilisée comme indicateur potentiel du degré d’autonomisation et d’internalisation des processus influençant son propre bien-être.

En effet, au-delà des interventions de psychologie positive, toutes les interventions axées sur la santé mentale pourraient bénéficier d’une telle mesure, en particulier les interventions mettant en lien des comportements (activités de maîtrise et de plaisir, actions alignées en direction des valeurs) et des résultats (bien-être). Car c’est l’idée même du locus de contrôle : d’identifier l’intensité du lien de cause à effet attendu par un individu entre son comportement et le résultat visé.

Par conséquent, cette échelle s’appliquerait bien à la thérapie d’activation comportementale (Hopko et al., 2003) et à la thérapie d’acceptation et d’engagement (Hayes et al., 1999), qui visent à augmenter l’engagement dans des activités de maîtrise et plaisir, pour la première, et dans des activités alignées en direction des valeurs, pour la seconde.

Une cible d’intervention

Des interventions pourraient être conçues pour viser une amélioration directe du locus de bien-être interne. L’énorme avantage du locus de bien-être est qu’il peut s’intégrer dans toutes les interventions existantes sans coût supplémentaire.

Par exemple, dans un atelier de groupe, il pourrait être ajouté lors du débriefing post-pratique avec des questions visant à généraliser un sentiment de contrôle basé sur une pratique spécifique (comme une pratique de relaxation, de gratitude…) :

  • « Qu’est-ce que cette expérience vous apprend sur votre capacité d’influencer votre propre bien-être ? » (généralisation)
  • « Dans quels contextes, souhaiteriez-vous utiliser ce levier d’action pour faire des différences qui comptent pour vous ? » (contextualisation en dehors des séances aux domaines importants de vie)

Il serait intéressant de construire des programmes visant spécifiquement le locus de bien-être interne, mais avec 4 points de vigilance qui permettraient de promouvoir une croyance de contrôle à la fois complexe et souple.

  1. Promouvoir l’inter-dépendance aux autres, un locus interne ne vise pas à se couper des autres, car les relations représentent un facteur clef de résilience et de bien-être. Des pratiques visant la gratitude, le soutien social, le développement de relations de qualité seraient très pertinentes pour permettre à l’individu de repérer son rôle actif dans ces processus d’épanouissement relationnel. Plutôt que de s’en couper pour être protégé de l’incertitude et du risque de souffrir qu’implique l’investissement relationnel.

  2. Développer un répertoire de compétences psychologiques, émotionnelles et relationnelles. Un locus de bien-être interne est un indicateur de la présence de ressources internes et externes que la personne peut mobiliser activement. Je pense que l’effet protecteur de cette croyance est en grande partie lié au fait qu’elle permet à l’individu de se saisir pleinement des outils et stratégies d’ajustement disponibles dans son répertoire. Ainsi une manière constructive de développer cette croyance est d’aider la personne à repérer ses ressources puis de l’aider à en développer de nouvelles (compétences émotionnelles, compétences relationnelles etc…). Tout en l’aidant à repérer l’adéquation contextuelle, c’est à dire que certaines ressources ou stratégies sont adaptées à un contexte et moins à un autre.

  3. Repérer les facteurs externes qui peuvent impacter le bien-être. Cela permet à l’individu de s’autoriser à être sensible aux variations contextuelles, tout en l’aidant à repérer ses marges de manœuvre, c’est-à-dire ce qu’il souhaite faire de ces éléments contextuels. Cette représentation que le contexte joue un rôle important sur le bien-être permettrait de manière paradoxale de débloquer des marges de manœuvre internes visant à façonner le contexte afin qu’il se rapproche d’un contexte optimal (choisir les situations, se désengager de certaines situations, exprimer ses besoins et ses limites…)

  4. Passer de la notion de fautes à la notion de marges de manœuvre. La croyance que notre bien-être est sous notre contrôle pourrait générer chez certaines personnes de la culpabilité, lorsque leur niveau de bien-être diminue. Si cette émotion leur permet de se réapproprier des marges de manœuvre sans coût excessif, cela peut avoir un effet bénéfique. Cependant, le risque est qu’elle vive une double peine et une spirale négative d’auto-dépreciation, notamment chez les personnes perfectionnistes et sévères avec elle-même. Il serait ainsi important d’apporter de la douceur et de la flexibilité face aux difficultés rencontrées, et permettre aux personnes de repérer leurs marges de manœuvre mais sans pour autant les qualifier de manquements ou de fautes si elles ne sont pas utilisées systématiquement. Cela reviendrait à faire la promotion de croyance flexible du type « Je peux influencer mon bien-être tout en m’ouvrant aux facteurs externes qui l’influencent » et non « Je dois toujours tout faire/tout contrôler pour augmenter mon bien-être, sinon c’est que je fais mal/que je suis nul… »

Des données complémentaires à l’intuition clinique

Lorsque l’objectif thérapeutique concerne le bien-être ou la dépression, évaluer le locus de bien-être peut être utile pour plusieurs raisons.

Pour un thérapeute, il peut être important d’identifier les croyances des patients concernant les principales forces influençant leur bien-être. En effet, ces croyances peuvent devenir une cible thérapeutique utile car, selon la théorie de Rotter, elles influencent la probabilité d’adopter des comportements en direction d’un objectif valorisé (ici augmenter son bien-être). Et il est probable que cette croyance influence aussi bien les comportements survenant pendant la thérapie (implication, posture active) qu’en dehors de la thérapie (engagement dans des activités agréables, dans les pratiques proposées). Ceci est d’autant plus important que le degré d’implication du patient dans une intervention thérapeutique est un facteur clé de réussite (Glenn et al.2013; Lyubomirsky et al., 2011).

Cette échelle peut également fournir des données complémentaires aux intuitions cliniques concernant la manière dont le patient est impliqué dans la thérapie. Par exemple, un patient adoptant un rôle passif en thérapie peut être le signe d’un locus de bien-être externe. Lorsque le clinicien repère un tel comportement pendant les séances de thérapie, il peut être intéressant d’apprécier s’il s’agit d’une attitude plus généralisée du patient dans sa vie et dans son rapport à son bien-être.

Un facteur de maintien des pratiques et d’évaluation du risque de rechute

Si les activités intentionnelles sont des déterminants du bien-être, il est essentiel de soutenir ce qui permet aux gens de les mettre en œuvre et de les maintenir dans le temps (Lyubomirsky et al., 2011). Selon Rotter (1966), l’attente de contrôle est un déterminant important du comportement. Un locus de bien-être interne serait donc susceptible d’influencer la capacité d’un individu à fournir des efforts et à persévérer dans des comportements source de bien-être.

Le locus de bien-être pourrait donc être envisagé comme un potentiel facteur de maintien des pratiques post-intervention. Pour la même raison, le locus interne pourrait être un indicateur potentiel d’évaluation du risque de rechute.

Ces pistes de recherche restent à être appréciées par l’apport de nouvelles études, la suite au prochaine épisode 🙂

Télécharger l’échelle de locus de contrôle

Voici le lien pour télécharger

l’échelle de locus de contrôle du bien-être en psychologie positive.

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2 commentaires sur “Bien-être et locus de contrôle

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