Déconstruire l’idée d’être un bon ou un mauvais professionnel

Cela vous est déjà arrivé de douter d’être un professionnel compétent ?

Ou d’imaginer régulièrement qu’un autre professionnel s’en sortirais mieux que vous ?

Dans cet article, je vous invite à envisager un regard différent.

Ce qui compte n’est pas tant de mettre le focus sur l’idée d’être un bon ou un mauvais professionnel, mais d’évaluer si nous sommes un professionnel en cheminement.

Les 2 difficultés inhérentes aux métiers de l’humain

Les métiers relationnels ont deux caractéristiques qui font de ces métiers aussi bien les plus complexes que les plus stimulants.

  • Chaque être humain et irréductiblement complexe et singulier

Même si nous avons des modèles faisant office de repères dans cette obscurité de la complexité, la personne en face de nous est systématiquement différente.

Il existe plus de 400 courants différents en psychothérapie. Cela illustre bien la diversité des points de vue et approches possibles sur l’autre.

De manière paradoxale, il y a tellement de propositions de repères différents, que cela en devient déroutant, il y a de quoi être perdu.

  • La zone d’accompagnement est un espace collaboratif

Nous avons des contributions et des leviers d’action, mais jamais une garantie que l’autre évolue.

L’autre aussi a ses contributions et ses leviers d’action.

Nous n’agissons pas sur une zone de contrôle totale, mais sur une zone d’influence.

Si vous êtes médecin, 50% des prescriptions médicamenteuses ne sont pas suivies correctement par les patients. Même si c’est l’espace de liberté du patient, le praticien a tout de même des marges de manœuvre pour y répondre. Les études indiquent notamment que la qualité de la relation est un facteur de confiance dans la prise du traitement.

Il s’agit donc toujours de faire avec l’autre, à partir de là où il en est et là où il est en capacité. Plutôt qu’à partir de l’idéal du professionnel.

Changer d’état d’esprit

Nous sommes tentés de catégoriser, d’évaluer, de définir une fois pour toutes si nous sommes un bon ou un mauvais professionnel.

Je vous invite à sortir d’une accroche trop forte au résultat, comme s’il existait un examen final qui évaluerait le fait d’être enfin ce professionnel compétent, pour aller vers la mise en place d’un processus de progression et de cheminement à long-terme.

En mettant en place ces processus de progression, nous pouvons être soulagés de cette question de nos compétences, car nous faisons de notre mieux pour cheminer tout en apprenant à composer avec nos limites actuelles.

Nous pouvons garantir le processus de progression, mais plus rarement le résultat.

Ce qui compte n’est pas tant d’être efficace pour tout le monde, un idéal inaccessible, que d’avoir un lieu pour penser et dépasser les endroits de difficultés.

Reconnaître notre part d’impuissance

Les métiers relationnels nous contraignent à devoir composer avec un sentiment d’impuissance.

Nous ne pouvons pas être tout-puissants lorsque nous sommes dans la collaboration avec un autre. Cela nous pousse à devoir accepter nos limites.

Il s’agit ainsi d’appréhender cet espace subtil qui consiste à ne pas nier ce sentiment d’impuissance, et à ne pas non plus tomber dans la résignation.

La question est de parvenir à tolérer ce sentiment d’impuissance qui nous invite humblement à considérer nos limites et les marges de liberté de l’autre, tout en activant toutes les marges de manœuvre que nous avons.

En échangeant régulièrement avec des collègues, je repère à quel point ce sentiment de ne pas être compétent est fréquent et très variable d’une journée à l’autre, selon comment les accompagnements se passent. Ce sentiment est tellement fréquent que ça vient parler à des endroits plus de la structure même de l’accompagnement humain, plus que de nos réelles compétences.

Nous avons ainsi des limites structurelles liées au métier même de l’accompagnement humain (nous ne pouvons pas nous substituer au pouvoir d’agir de l’autre, et nous ne pouvons pas convenir à chaque personne).

Mais heureusement, nous avons aussi des limites plus évolutives (faire évoluer nos compétences et connaissances en se formant, en lisant, en se questionnant…).


? Passez de la compréhension à l’intégration de ces outils avec les prochaines formations




Le sentiment de ne pas être compétent me semble inhérent à notre pratique. Face à l’infini complexité de l’être humain nous ne pouvons être qu’humble. Des certitudes sur notre pratique ont parfois comme fonction de tenir à distance des sentiments comme l’impuissance, l’incertitude, l’incapacité d’aider.

Même les pratiques ayant reçu le plus haut niveau de preuve scientifique ne démontrent pas une efficacité pour 100% des personnes dans l’échantillon.

S’accrocher au sentiment de compétence nous éloigne parfois de la compétence

A vouloir trop s’accrocher au fait de se sentir compétent, nous risquons de perdre en flexibilité et donc d’être justement moins compétent pour composer avec les zones de difficultés.

Je vous partage un exemple :

J’anime une formation d’animation de groupe de psychologie positive, et souvent les animateurs en formation se sentent facilement menacés et vulnérables concernant leur besoin de se sentir et d’apparaître compétent. Par exemple, lorsqu’un participant relate une expérience désagréable lors d’une pratique, l’animateur peut avoir le sentiment qu’il a mal fait quelque chose. Cela peut générer chez lui une réaction défensive en évitant le sujet ou en ayant une phrase de rassurance magique pour ne pas se laisser trop déstabiliser et vite passer à autre chose.

L’animateur perd ainsi en flexibilité psychologique puisqu’il cherche à lutter contre sa propre émotion désagréable et ne parvient pas à faire de la place à l’émotion du participant en difficulté pour justement lui permettre d’en faire quelque chose.

En réalité, ce retour d’expérience d’un participant ne vient pas forcément parler de la compétence de l’animateur, chacun vit les pratiques différemment et il est très fréquent d’avoir de l’inconfort émotionnel avec des pratiques de psychologie positive.

Une pratique de gratitude peut générer une intense joie, et à d’autres moments de la tristesse, notamment si le participant a choisi une personne décédée à qui il n’a jamais adressé ses mots de reconnaissance.

Mais cela n’est pas un souci que nous devons nous empresser de mettre sous le tapis. Cette tristesse n’est pas indésirable, elle vient indiquer un besoin précieux qui n’a pas été satisfait. Aider la personne à en prendre connaissance, normaliser son expérience et lui permettre de repérer ce qu’elle souhaite faire de cette information dans le présent est une manière de lui permettre de composer avec cet inconfort.

Ainsi, rester au contact de l’inconfort émotionnel de la personne permet d’en faire quelque chose comme enrichir le niveau de connaissance de soi-même et de ses propres besoins. On aide la personne à s’ouvrir avec courage et sécurité aux informations émotionnelles inconfortables, mais pour autant très précieuses sur elle-même.

Le problème n’est pas le sentiment de ne pas être compétent, mais ce que nous en faisons.

Si ce sentiment nous amène à éviter par honte les lieux de progression (formation, supervision…), alors nous ne sommes plus en cheminement, nous sommes dans un cercle vicieux qui inhibe la progression.

Une opportunité de rendre le pouvoir d’agir à la personne

Reconnaître notre impuissance est une opportunité pour rendre le pouvoir à l’autre, ce qui permet de rouvrir des portes quand elles semblent condamnées.

Plutôt que de vouloir montrer une illusion de compétence, rendre visible nos hésitations et nos doutes permet à l’autre de s’engager et de trouver sa place pour permettre une co-résolution des problèmes rencontrés au cours de l’accompagnement :

« Je me sens un peu perdu, nous avons ouverts plusieurs sujets. Quelle direction vous semble prioritaire ? »

« J’ai à cœur que nos entretiens puissent vous servir et parfois, je me demande si le travail que nous faisons ici vous apporte vraiment quelque chose.  Pour m’assurer qu’on continu dans la bonne direction, j’ai besoin d’avoir votre retour sur comment vous vivez les séances et ce qu’elles vous apportent. Sentez vous libre d’exprimer pleinement votre ressenti, c’est une opportunité de réajuster notre route si nous ne prenons pas le chemin qui convienne le mieux. »

Les leviers de cheminement

J’ai été vraiment soulagé de la question d’être un bon professionnel, lorsque je me suis senti vraiment aligné avec l’instauration de ce processus de progression qui était fait de 3 leviers pour moi :

  1. Me former régulièrement
  2. Être supervisé par un professionnel plus expérimenté
  3. Avoir un groupe d’analyse de la pratique et d’échanges entre pairs

Me former régulièrement, en plus de réfléchir et de faire des liens avec des situations concrètes, c’est une vraie bulle d’oxygène dans ma pratique.

Les formations m’ont également amené un sentiment d’appartenance à une communauté de professionnels en plus de faire évoluer rapidement ma courbe d’apprentissage.

Dans les formations, il y a la théorie, mais la vraie valeur des formations se situe surtout dans ce qui ne figure pas dans le diaporama. Quand toutes les années d’expérience, de lecture et de formation du professionnel sont condensées en un retour percutant. Je crois que j’apprend le plus quand j’entend des professionnels réfléchir à voix haute sur les situations qu’ils rencontrent.

Il faut cependant savoir distinguer les professionnels du savoir et les professionnels du terrain. Les deux peuvent apporter de la valeur mais pas au même endroit.

Connaître un sujet par l’expérience n’a rien à avoir avec le connaître par la théorie seulement. J’ai trouvé le plus de valeur dans les formations dispensées par les personnes ayant une maîtrise de ces deux aspects : théories et pratiques.

La théorie est rafraichissante pour l’esprit. Elle est belle et cohérente sur le papier, mais le plus difficile est de la tricoter au contact de l’humain complexe que l’on a en face de soi, c’est tout l’enjeu du professionnel de terrain et cela requiert des compétences bien spécifiques.

Utiliser notre sentiment d’incompétence comme information

Lorsque nous parvenons à tolérer notre sentiment d’incompétence, nous pouvons en extraire de précieuses informations.

La question à se poser est de repérer de quoi ce sentiment vient vraiment parler.

  • S’il parle d’un manque de compétences ou d’outils pour aborder une situation, alors cela nous permet d’activer des leviers de progression en repérant des lieux pour cheminer spécifiquement à l’endroit concerné.
  • S’il parle de notre perception subjective de nos compétences, alors cela ouvre l’opportunité de nous questionner sur nos schémas, nos critères et nos exigences pour évaluer nos propres compétences.
  • Enfin, s’il semble moins parler de nous que des processus dans lesquels la personne accompagnée est prise, alors cela nous donne des opportunités de repérer ces processus et de permettre à la personne accompagnée d’en faire quelque chose.

Si je me sens dans le brouillard total sans fil rouge conducteur à tirer, peut-être est-ce le signe que la personne ne m’apporte pas assez d’éléments pour travailler.

Sans bûches de bois, le feu de la thérapie ne peut pas prendre.

Et le processus du patient de ne rien apporter comme contenu devient un matériau en soi de travail.

Cela devient la cible thérapeutique principale : résoudre ce qui freine le processus d’accompagnement.

Peut-être, est-ce une manière de se protéger du vrai sujet douloureux en évitant de l’aborder, avec le besoin d‘être rassuré sur l’accompagnement et la relation.

Ou peut-être c’est le signe que la personne communique uniquement de manière floue et abstraite, ce qui peut avoir une fonction défensive de tenir à distance les vrais sujets concrets.


Un autre exemple : si la personne change de sujet à chaque séance.

Cela peut parfois être utile pour avoir une vision globale, mais cela peut aussi contribuer à annuler le processus thérapeutique, car il n’y a pas de possibilité de travail durable sur un sujet clef.

C’est donc ce processus de changement de sujet qui est intéressant d’explorer ainsi que sa fonction.


Un dernier exemple : si je m’ennuie alors que ce n’est jamais le cas, cela vient probablement parler de la manière dont la personne aborde les sujets.

Ce fut le cas pour une patiente, mon ressenti d’ennui m’a amené à observer qu’elle abordait toujours les sujets avec un niveau de détail énorme concernant les faits. Ce qui laissait très peu de place à son ressenti et me laissait seulement 3 minutes en fin de séance pour réagir.

En faisant cela, cela lui permettait de tenir à distance ses émotions et mes réactions.

Sa mère était relativement jugeant et contrôlante. En me laissant de la place, ma patiente prenait le risque que je réagisse comme sa mère avec désapprobation et empiètement.

Lui exprimer avec empathie mon observation sur sa manière d’investir les séances et la rassurer sur ses craintes lui a permis d’expérimenter une autre manière de rentrer en relation.


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5 commentaires sur “Déconstruire l’idée d’être un bon ou un mauvais professionnel

  1. Bonjour Joran,

    Merci pour cet article. Il est très utile à ma réflexion tant sur le sentiment que les personnes peuvent nourrir sur leurs (non ?) compétences en général que sur celui particulier de la compétence dans la relation d accompagnement de l autre.

    Belle année 2022 a toi.

  2. Bonjour,
    très intéressant !
    j’ai pu faire l’analogie avec ma pratique professionnelle comme Chef d’entreprise et Manager.
    Nous échangeons souvent entre pairs et ce que vous évoquez sur les limites professionnelles et nous le rencontrons souvent quand nous voulons débriefer un collaborateur ou le faire « grandir ». Nous rencontrons deux limites dans notre exercice :
    le fait de ne pouvoir organiser de réunions de régulations autour des questions soulevées. C’est très compliqué en entreprise. Les gens n’osent pas évoquer leurs émotions.
    Que nous sommes parfois démunis aux regardes de nos propres sentiments et émotions et de celles de nos collègues. Je fais souvent intervenir un coach dont c’est la spécialité.

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