La posture pour soutenir l’autonomie et la liberté de la personne

Comment trouver une juste posture en soutenant la liberté et l’autonomie de la personne accompagnée ?

Je vous partage le fruit de mes réflexions en faisant la distinction entre protéger et accompagner.

Protéger

Protéger vient du latin protegere qui signifie « couvrir devant, abriter ».

La protection caractérise le mouvement d’une figure protectrice (parent, pompier, policier…) envers une figure vulnérable (enfant, victime…) Le mouvement de protection consiste à se mettre entre l’élément menaçant et la personne vulnérable pour la protéger du danger et la maintenir en sécurité.

Accompagner

Accompagner vient du latin ad (« mouvement ») et cum pane (« avec pain »), c’est-à-dire « celui qui mange le pain avec » ou encore celui qui avance avec un compagnon.

Être avec l’autre est une place bien différente que celle de se mettre devant lui.

Dans le cas de la protection, on prend activement la place d’autrui en se mettant devant lui en l’imaginant en incapacité de faire face au danger perçu.

Dans le cas de l’accompagnement on lui laisse sa place, mais tout en lui apportant un soutien et une relation de sécurité pour lui permettre d’explorer et de traverser l’expérience aversive AVEC lui.

Accompagner ce n’est ni faire une intervention A une personne ni se mettre DEVANT elle, c’est cheminer AVEC elle.

Anecdote en tant que parents

C’est avec la naissance de ma fille que cette distinction m’a sauté aux yeux.

J’ai vu à quel point les personnes ont tendance à prendre une place de protecteur plus que de compagnon qui fait cheminer.

Marcher trop près de la route est un danger réel, et cela nécessite une attitude de protection de l’adulte. Rien de plus souhaitable heureusement !

Cependant, quand l’enfant est triste, par exemple s’il est temporairement séparé de ses parents, les proches peuvent énergiquement protéger l’enfant de sa tristesse en se mettant entre elle et lui (en faisant tout pour détourner son attention de cette peine).

La tristesse n’est pas un danger à mes yeux, mais un indicateur précieux de nos besoins.

Plutôt que de le protéger de sa tristesse, il me semble plus intéressant de l’accompagner à mieux la vivre. Peut-être en lui disant :

« Tu sembles triste (nommer l’émotion) ? C’est ok si tu te sens comme ça (normalisation), c’est le signe que tes parents comptent pour toi et que tu as envie d’être près d’eux (nommer le besoin sous-jacent à l’émotion).

C’est bien ça qui te rend triste ? (validation en mettant l’autre en posture d’autorité de son expérience)

Prendre l’enfant dans ses bras (contact physique rassurant).

Tu les retrouveras ce soir (rassurance par la perspective d’une satisfaction différée du besoin), en attendant on va passer la journée ensemble et voir ce qu’on peut faire d’intéressant (refocalisation sur les leviers d’action possibles dans le présent sans pour autant nier l’affect). ».

Souvent la rassurance vise à enlever de manière magique l’émotion chez l’autre.

Avec cette manière de communiquer, nous pouvons à la fois nous ouvrir à l’émotion (accompagner l’autre à la vivre) ET avoir une réponse de rassurance, sans que l’un ne prenne la place de l’autre.

Une autre manière encore plus soutenante pour l’autonomie serait simplement de poser des questions pour permettre à la personne de trouver ses propres réponses :

  • Comment te sens-tu ?
  • Cette émotion semble indiquer que quelque chose est important pour toi et te manque. Tu as une idée de ce que cela peut être ?

Et si la personne ne sait pas bien répondre à ces questions, rien de plus normal. Cela prend du temps et puis les compétences émotionnelles ne sont pas encore au programme scolaire.

Il suffit de prendre le temps et de lui faire des propositions en les tenant pour des hypothèses, tout en lui laissant le dernier mot car c’est la personne est la seule autorité qui peut valider ce qu’elle ressent en elle. (“Je vois que tu as des larmes, tu te sens triste ?”)

La protection a un coût.

Quand on augmente le curseur de la protection, on diminue le curseur de l’autonomie et de la liberté.

Protéger c’est faire écran face à une réalité dangereuse ou problématique.

Accompagner l’enfant lui permet d’apprendre à composer avec les endroits douloureux de l’existence, tant que cela reste digérable pour lui et que l’adulte est sécurisant.

Protéger systématiquement de la tristesse (en niant l’émotion) ou de la frustration (en satisfaisant tous ses désirs) est la meilleure manière de l’empêcher d’apprendre à tolérer ces émotions.

La protection risque de donner à la personne protégée, l’expérience d’une réalité déformée, plus idéale qu’elle ne l’est vraiment, ce qui le prive de sa liberté de découvrir sa propre réponse à l’adversité.

Passer de la protection à l’accompagnement émotionnel, c’est passer de l’idéal “tout va bien tout le temps et je ne dois jamais souffrir” à un autre idéal plus réaliste : “la souffrance est une expérience normale de vie, ce qui compte c’est d’apprendre à composer avec”.

La bienveillance ce n’est pas nécessairement satisfaire le désir de l’autre ou l’empêcher de souffrir, c’est aussi comment dire non à l’autre tout en le faisant avec considération.

Accompagner nécessite d’accepter que l’autre fasse ses propres expériences, y compris des expériences douloureuses de la vie tout en s’engageant à ses côtés pour l’aider à traverser ces épreuves.


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Protéger l’autre c’est souvent pour nous protéger nous-même

Souvent, nous protégeons l’autre pour nous protéger nous-même de la détresse de voir l’autre en souffrance.

Accompagner nécessite pour le professionnel d’avoir assez d’espace pour accueillir et tolérer ce que ça lui fait que de voir son patient en souffrance. Notamment quand l’endroit de difficulté du patient raisonne avec un endroit de sensibilité du professionnel.

Cela nécessite que le professionnel ne prenne pas peur de descendre explorer avec le patient l’expérience de la souffrance humaine.

Il me semble qu’on peut amener nos patients à tolérer leurs émotions uniquement jusqu’au niveau où on est nous-même en capacité de tolérer les leurs. La capacité de tolérance émotionnelle de nos patients dépend donc de celle du professionnel.

Ainsi quand on se met entre une émotion désagréable et le patient, on le protège, mais on ne l’accompagne pas. On ne lui permet pas de découvrir des manières plus adaptatives de composer avec l’émotion, car quelqu’un d’autre le fait à sa place.

La thérapie c’est être capable d’explorer la souffrance humaine, mais pas de n’importe quelle posture. C’est l’explorer avec l’ancrage d’une relation sécurisée pour y appliquer un soin durable. C’est à dire rendre l’expérience de détresse plus tolérable et permettre de lâcher les stratégies de surprotection émotionnelle qui sont par définition coûteuses et handicapantes.

Lorsque la protection est adaptée

Nous avons exploré le premier risque : celui de surprotéger la personne d’un faux danger (les émotions) ou bien lorsqu’elle est en capacité de composer avec l’adversité.

Le risque inverse est celui d’une absence de protection à un endroit nécessaire.

Par exemple, des parents qui n’auraient pas protégé leurs enfants de certains dangers, voire auraient même inversé les rôles (l’enfant mis en rôle de protecteur du parent).

Pour un certain nombre de patients ayant vécu des évènements douloureux, ce qui fait parfois le plus traumatisme n’est pas tant l’évènement en lui-même que l’absence de protection et de soutien autour de l’évènement.

Ces patients peuvent développer des stratégies évitantes (ne compter que sur soi pour ne plus souffrir à nouveau), ou à l’inverse des stratégies de dépendance (rechercher désespérément une figure de protection pour compenser l’endroit affectif qui a manqué, avec des stratégies couteuses d’appel de figures protectrices, comme en se mettant en danger, afin de voir si quelqu’un sera bien là cette fois)

La protection avec nos patients est utile lorsqu’il y a un réel danger pour la personne et il est dans notre devoir de la protéger si elle n’est pas en capacité de le faire.

Par exemple, dans le cas où un enfant est en danger dans sa famille, ou si une personne présente un risque de se faire du mal.

Toute la subtilité est donc de repérer ce qui est un véritable danger de ce qui ne l’est pas.

Si nous imaginons que l’expérience de souffrance est un danger, alors nous serons tenté de protéger l’autre pour l’empêcher de vivre cette expérience là. Souvent par le biais de phrases magiques antidépressives “ça va aller”, “ce n’est pas si grave”, “vous n’avez pas de raison de stresser”…

Ces phrases peuvent être parfois utiles, mais à condition qu’elles n’aient pas comme fonction de nier l’expérience de l’autre. Elles peuvent accompagner un mouvement d’ouverture à l’expérience de l’autre, sans pour autant s’y substituer.

Protéger pour mieux accompagner

Parfois la protection est même au service de l’accompagnement.

Certains évènements et émotions ne sont pas dans la fenêtre de tolérance de la personne, c’est-à-dire qu’ils dépassent ses capacités d’ouverture et de traitement.

Dans ce cas de figure, le rôle du professionnel est un mélange entre accompagner (à l’endroit où c’est traitable) et protéger (d’émotions trop débordantes) en créant une exposition très progressive à l’émotion à digérer.

Mais cela implique d’estimer finement la fenêtre de tolérance de l’autre en tâtonnant progressivement, et de ne pas confondre la sienne et celle d’autrui.

On utilise ainsi le mouvement de protection, tout en sachant qu’il n’est que temporaire, pour être au service d’une autonomie plus durable.

L’autonomie est une de mes valeurs centrale, et il m’a fallut du temps pour comprendre que le professionnel doit ainsi tolérer une dépendance temporaire de la part du patient pour viser une autonomie durable.

En effet, le professionnel représente dans un premier temps le support externe qui facilite la mise en pensée et la régulation émotionnelle pour ensuite permettre au patient d’internaliser ces compétences.

Sans cette deuxième étape d’internalisation des compétences, on resterait dans une dépendance durable à la figure de protection qui devra toujours être présente pour gérer le danger.

Rendre à l’autre sa liberté

Le premier mouvement pour rendre à l’autre sa liberté passe par valoriser davantage la liberté que l’absence de souffrance.

Accompagner ne passe pas nécessairement par retirer la souffrance, mais explorer la souffrance et permettre à l’autre de découvrir ses marges de liberté à son contact.

Notre désir d’absence de souffrance pour les gens que nous aimons et ceux que nous accompagnons est une mission impossible et indépendante de notre contrôle.

Par contre, s’engager à leur côté et les soutenir dans des expériences de souffrance est un levier sous notre contrôle.

Le deuxième espace de liberté est que notre désir ne prenne pas la place de celui de l’autre. Cela nécessite de renoncer à savoir ce qui serait bon pour l’autre de notre point de vue, et de se mettre à l’écoute de ce que l’autre désir.

Rendre à l’autre sa liberté pour ne plus s’épuiser

Je fais l’hypothèse qu’un type d’épuisement professionnel vécu par les soignants, la fatigue compassionnelle, vient plus du mouvement de protection que du mouvement d’accompagnement.

Dans le mouvement de protection, il y aurait un besoin compulsif d’enlever la souffrance chez autrui, car elle est trop difficile à tolérer en soi. Cela amènerait le professionnel à se mettre en échec répété, car la souffrance de l’autre devient la sienne, et agir sur celle de l’autre pour apaiser la sienne est une opération vouée à l’échec, car l’autre est un lieu que nous pouvons influencer, mais jamais contrôler.

A l’inverse, le mouvement d’accompagnement (soutenir l’autre dans sa détresse) serait plus tranquillisé, tout en restant engagé au service de l’autre.

Votre avis

Si cette distinction fait sens pour vous, je serais très curieux de lire vos réflexions en commentaire !

Ce qu'il y a de fabuleux avec la connaissance, l'amour et le bonheur, c'est qu'ils sont décuplés lorsqu'on les partage.

2 commentaires sur “La posture pour soutenir l’autonomie et la liberté de la personne

  1. Je suis éducatrice en protection de l’enfance et en formation de cadre. Cet article me parle et même plus que ça! Actuellement je travaille sur l’accompagnement des équipes à l’autonomie des jeunes. Serait-il possible que nous échangions?!  Merci

  2. Psychologue du travail, j’accompagne des personnes en recherche d’emploi. Cette distinction fait totalement sens et guide mon intention dans le processus d’accompagnement. Se tenir à la juste place permet à l’autre de prendre la sienne, de se reconnecter à ses ressources face à l’adversité que représente l’expérience du chômage. Merci Joran pour ce partage ainsi que pour tous les autres qui questionnent ma pratique et m’aident à cheminer.

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