Apprendre à être plus heureux au travail

Bien-être au travail et psychologie positive

Les recherches en psychologie se sont longtemps focalisées sur la compréhension et la prise en charge de la détresse psychologique (dépression, burn-out…). Récemment, la psychologie positive propose une approche scientifique innovante en étudiant les caractéristiques positives de l’expérience humaine : autrement dit, les ressources, les forces et le bien-être des individus, des groupes et des institutions. Cette nouvelle discipline rejoint la vision intégrative de la santé proposée par l’Organisation mondiale de la santé[1]. Ainsi, il n’est plus seulement question d’une absence de troubles, mais d’une mise en exergue d’un « état de complet bien-être ».

La psychologie positive invite donc à changer de paradigme et à reformuler la question :  Comment ne pas souffrir au travail ?  par Comment être plus heureux au travail ? Des études menées récemment[2] mettent en avant le fait qu’agir sur les facteurs positifs de santé mentale jouerait un rôle protecteur contre la détresse psychologique.

Le mot « positif » peut transmettre des représentations simplistes ou naïves du bien-être. La psychologie positive ne consiste pas à toujours positiver ou à nier les expériences désagréables de la vie. Elle nous propose, au contraire, une vision plus subtile : mieux vivre les expériences désagréables et apprendre à ouvrir notre regard sur celles qui sont positives pour les cultiver et les savourer. Elle apporte des informations afin de nous permettre de développer nos ressources et nos forces, sans jamais nous soumettre à un diktat du bonheur qui ressemblerait à « tout le monde doit toujours être heureux et souriant ». Une pression de ce type serait le meilleur moyen de passer à côté du bonheur.

La psychologie positive parle d’un état de bien-être optimal dès lors que deux niveaux de bien-être sont présents :

  1. Un bien-être basé sur le plaisir au travail et les émotions positives associées
  2. Un bien-être basé sur le sens du travail et comment celui-ci vient nourrir la croissance personnelle.

Un travail plaisant renvoie à une conception hédonique du bien-être, à savoir un travail qui procure plus de plaisir et d’émotions agréables que d’émotions désagréables. Pour autant, le travail comporte des contraintes. Ce n’est donc pas tant l’absence d’émotions désagréables qui est source de bien-être, vision définitivement illusoire que la fréquence plus élevée des émotions agréables.

Les émotions agréables ne sont pas juste un « plus » au travail, elles ont de véritables vertus. Les études[3] montrent qu’elles contribuent à augmenter la capacité à faire face à des événements stressants, à augmenter l’efficacité, la créativité, les comportements altruistes, la motivation ainsi que la santé physique et mentale.

Barbara Fredrickson, célèbre chercheuse en psychologie positive, a d’ailleurs démontré que les émotions agréables participent à ouvrir notre attention et à élargir notre répertoire de réactions, nous amenant ainsi à explorer de nouvelles possibilités et opportunités.

À l’inverse, les émotions désagréables vont rétrécir notre champ attentionnel vers la cause du problème et nous amener à des réponses plus automatiques. Il est important de préciser que les émotions désagréables sont utiles, puisqu’elles nous informent d’un problème ou d’un besoin frustré (l’anxiété renvoie à une menace quant à notre besoin de sécurité, la colère indique qu’une personne est responsable d’une frustration ou d’une injustice…). Le problème ne vient pas de l’émotion désagréable en elle-même, mais avant tout de la chronicité de ces expériences et de nos types de réactions (évitement, ruminations mentales, etc.).

 

Les dix émotions positives

Barbara Fredrickson dresse une liste non-exhaustive des dix émotions agréables : la joie, la reconnaissance, la sérénité, la curiosité, l’espoir, la fierté, l’amusement, l’inspiration, l’admiration, et l’attachement.Je vous propose d’identifier les émotions agréables les plus fréquentes vous concernant dans le domaine professionnel. Et pour chacune de ces émotions, je vous invite à vous rappeler d’une situation précise à l’origine de cet état agréable et à la revivre en détail.

Cette pratique permet d’enrichir notre vocabulaire émotionnel, parfois limité à « Je vais bien » ou « Je ne vais pas bien ». Or, disposer d’un large répertoire de mots pour décrire nos affects est le pré-requis fondamental pour développer notre intelligence émotionnelle puisqu’il nous aide à discriminer plus finement nos ressentis et à mieux comprendre nos émotions ainsi que nos besoins psychologiques.

Cette pratique permet également d’observer que lorsque l’on se remémore un souvenir agréable, l’émotion positive est réactivée. De plus, si nous partageons ce souvenir avec d’autres personnes, l’effet est décuplé et l’émotion est également transmise aux autres par contagion émotionnelle. Notre cerveau pratique déjà très bien ces principes du côté du négatif avec les ruminations mentales et les sujets de conversation ciblés sur les aspects négatifs du quotidien, apprenons-lui plutôt à mettre ces principes au service de notre bien-être !

Nos marges de manœuvre

Une célèbre étude de Sonja Lyubormisky[4] démontre que nous pouvons apprendre à être plus heureux et estime notre marge de manœuvre à hauteur de 40 %, le reste étant lié à la génétique et au contexte.

Le premier point sur lequel nous pouvons agir grâce à la psychologie positive est notre perception de la situation. Notre réaction émotionnelle ne dépend pas uniquement de la situation; notre interprétation, notre monologue intérieur et ce sur quoi nous focalisons notre attention rentrent également en ligne de compte.

Notre cerveau accorde naturellement plus d’importance aux événements négatifs : nous pouvons ruminer plusieurs heure un conflit mineur ou une remarque négative alors que tout le reste de notre journée s’est bien passé. Notre esprit ne se concentre jamais pendant plusieurs heures sur un petit détail positif ! Si notre cerveau part du postulat qu’on ne pourra faire la fête qu’une fois que tous les problèmes seront résolus, nous risquons donc d’attendre longtemps. Nous pouvons nous entraîner à réorienter notre attention vers l’ensemble des détails positifs, qui passent inaperçus pour notre esprit, sauf lorsqu’ils viennent à disparaître ; c’est souvent uniquement à ce moment-là que nous réalisons toute leur valeur. Il ne s’agit pas de minimiser les expériences négatives, mais plutôt d’accorder une juste importance aux deux réalités, sans faire de discrimination.

Réorienter notre attention vers ce qui va bien

Exercice pratique : pour apprendre à diriger votre attention vers ce qui va bien, vers nos qualités et celles de nos collègues, vous pouvez tenir un « journal de bord » dans lequel vous noterez chaque jour trois choses agréables de votre journée. Il ne s’agit pas de mettre des événements exceptionnels, mais des petits détails positifs que notre cerveau a vite tendance à oublier. En plus d’induire un état émotionnel agréable lors du rappel de ces événements, cela entraînera le radar de votre cerveau à scanner en priorité ceux qui sont positifs plutôt que ceux négatifs.

Le second point sur lequel nous pouvons agir pour être plus heureux au travail concerne notre comportement. Nous pouvons identifier les actions et les situations qui provoquent des émotions agréables et faire le choix de nous engager plus souvent dans cette direction. Des petits gestes au quotidien peuvent faire la différence.

Prenons l’exemple de la reconnaissance, une émotion aux nombreuses vertus. Elle renforce la qualité des relations et augmente significativement le bien-être autant pour celui qui l’exprime que pour celui qui la reçoit. La reconnaissance en même temps que la gratitude sont des manifestations souhaitées, attendues et valorisantes, et pour autant, très peu présentes au travail. Ce manque de reconnaissance vient alors ébrécher notre confiance, notre motivation et la qualité des relations interpersonnelles, autant de notions motrices de bien-être au travail.

L’attention donnée à l’efficience de soi ou des autres au travail n’a de limites que la difficulté de verbaliser les émotions, la timidité, l’oubli ou la négligence dans un fonctionnement interpersonnel où il est plus évident de « dire ce qui ne va pas » plutôt que de nommer « ce qui fonctionne ».

Exprimer ce qui va bien

Exercice pratique : durant une semaine, tentez d’être le plus attentif possible aux forces, aux qualités et aux actions agréables de vos collègues, même si cela vous paraît être un détail ou habituel. Et si vous vous sentez de le faire, exprimez-leur avec sincérité et authenticité ce que votre regard aiguisé a pu observer.

 

Auteur : Joran FARNIER, psychologue formé à la psychologie positive

Relectrice : Charlotte DUBOIS, psychologue clinicienne

Sources

[1] OMS (19-22 juin 1946). Préambule à la constitution de l’Organisation mondiale de la santé, tel qu’adoptée par la Conférence internationale sur la santé. New-York.
[2] Dagenais-Desmarais, V., (2010). Du bien-être psychologique au travail : fondements théoriques, conceptualisation et instrumentation du construit. Thèse présentée à la Faculté des études supérieures et postdoctorales, Département de psychologie, Faculté des arts et des sciences.
[3] Lyubomirsky, S., King, L., & Diener, E., (2005). The benefits of frequent positive affect: Does happiness lead to success? Psychological bulletin, 131(6).
[4] Lyubomirsky, S., Sheldon, K. M., & Schkade, D., (2005). Pursuing happiness: The architecture of sustainable change. Review of general psychology, 9(2), 111.

3 commentaires sur “Apprendre à être plus heureux au travail

  1. merci de rappeler aussi clairement l’importance de s’ ancrer dans ce qui nous fait du bien, de cultiver et laisser de la place à la reconnaissance ,à tous les petits détails qui jalonnent agréablement nos journées…cela me rends tout à fait responsable et acteur de mon quotidien, du regard que je porte sur moi et sur les autres

  2. Je viens de vivre une période très difficile au travail ; le seul sentiment qui m’a fait tenir est l’espoir… l’espoir que la situation s’apaise, se rétablisse avec l’arrivée d’un nouveau directeur.
    Je me suis débattue pour garder la tête hors de l’eau et ne pas sombrer. J’ai tenu bon, un directeur est embauché et devrait prendre son poste dans un futur proche (après 9 mois d’attente).
    Ce matin une collègue m’a dit être rentrée dans mon bureau en mon absence et que ça sentait encore mon parfum et que c’était très agréable. Son compliment aussi était très agréable.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *